Par — Publié le 13 novembre 2025
Casablanca, ville vibrante, métisse, toujours en mouvement, est bien plus qu’un simple hub économique du Maroc. C’est une cité où l’histoire murmure dans les ruelles étroites de l’ancienne Médina, où l’océan Atlantique vient caresser la Corniche, et où l’architecture Art déco dialogue avec les minarets modernes. C’est dans ce décor singulier — entre tradition et modernité, entre terre et ciel — qu’un écrin culinaire d’exception a vu le jour : Les Terrasses Dar El Kaid.
Niché dans les hauteurs de l’ancienne Médina, ce restaurant ne se dévoile pas au premier regard. Il faut s’aventurer au-delà des étals colorés des souks, longer les façades ocres des maisons anciennes, monter quelques marches discrètes… et soudain, comme par magie, le temps s’arrête. On pousse une lourde porte en bois sculpté, on franchit un patio fleuri embaumant le jasmin et le romarin, et l’on découvre la terrasse — ou plutôt les terrasses — d’un lieu qui défie l’imagination.
Car Les Terrasses Dar El Kaid ne se contente pas d’être un restaurant. C’est une expérience sensorielle totale : une invitation à la lenteur, au raffinement, à la convivialité. Avec une vue panoramique à 360° sur Casablanca, ce lieu transforme chaque repas en un moment de contemplation, presque de méditation. Le regard embrasse la Mosquée Hassan II, majestueuse silhouette dressée sur l’Atlantique ; il glisse sur les toits en tuiles rouges de la Médina, survole les larges avenues du centre-ville, et se perd à l’horizon dans la brume salée de l’océan. Au coucher du soleil, la cité se pare d’or et de pourpre, et la lumière se reflète sur les vitres des gratte-ciels comme sur des flammes dansantes. C’est ici, à cet endroit suspendu entre ciel et terre, que la cuisine italienne et internationale prend tout son sens.
Une adresse historique, réinventée avec élégance
Dar El Kaid — littéralement « la Maison du Commandant » — tire son nom d’une demeure historique datant du début du XXᵉ siècle, bâtie à l’époque du protectorat français. Ce riad traditionnel marocain, restauré avec un soin minutieux, conserve toute son âme architecturale : plafonds en bois de cèdre, zelliges faits main, fontaines en marbre, et murs chaulés à la chaux naturelle. Mais ce qui frappe immédiatement, c’est la modernité discrète qui s’immisce avec grâce dans ce cadre ancien.
Les architectes d’intérieur ont œuvré avec une philosophie claire : honorer le passé, sans jamais le figer. Ainsi, les fauteuils en osier tressé côtoient des luminaires design inspirés de Murano ; les nappes en lin brut sont agrémentées de couverts italiens en argent massif ; les murs anciens portent, çà et là, des œuvres contemporaines d’artistes marocains — portraits en noir et blanc de pêcheurs de Sidi Bouzid, toiles abstraites évoquant les vagues de l’Atlantique.
Mais ce sont les terrasses qui constituent l’âme du lieu. Trois niveaux superposés, comme des gradins offerts au ciel :
- La Terrasse du Couchant — orientée ouest, idéale pour l’apéritif au coucher du soleil, avec ses banquettes moelleuses et ses lanternes en cuivre.
- La Terrasse des Oliviers — intime et ombragée par des oliviers centenaires plantés en grands bacs en terre cuite, parfaite pour un dîner à deux.
- La Terrasse du Minaret — la plus haute, réservée aux événements privés, d’où l’on domine littéralement la ville, comme depuis un phare.
Chaque espace est pensé pour favoriser l’intimité tout en maintenant un lien subtil avec l’ensemble — grâce à des paravents en bambou tressé, à des rideaux de lin flottant dans la brise, ou à des haies de lavande et de romarin qui délimitent les zones sans jamais enfermer.
Une cuisine signée par un chef étoilé
Si le cadre est déjà un voyage, la cuisine de Les Terrasses Dar El Kaid achève de transporter le convive — cette fois, vers les collines de la Toscane, les ruelles de Naples, les ports de la Ligurie… sans jamais oublier les saveurs marocaines qui inspirent en filigrane.
À la tête des cuisines, le chef Matteo Ricciardi, une figure discrète mais incontournable de la gastronomie méditerranéenne. Formé à l’école de Gualtiero Marchesi, puis chef exécutif pendant dix ans au Ristorante Il Pievano à Florence (deux étoiles Michelin de 2014 à 2020), Matteo a choisi Casablanca comme nouveau défi — non pas comme une retraite, mais comme un départ.
« L’Italie ne se réduit pas aux pâtes et à la pizza, explique-t-il lors d’un entretien exclusif. C’est une mosaïque de terroirs, de gestes transmis, de saisons respectées. Et ici, au Maroc, j’ai découvert une richesse incroyable : les agrumes de Tanger, l’huile d’olive de Meknès, les herbes sauvages de l’Atlas, les poissons pêchés au large de Mohammedia… Ce n’est pas fusion, c’est dialogue. Entre deux cultures qui se comprennent, parce qu’elles partagent le même soleil, la même mer, la même passion pour la table. »
Et ce dialogue se lit dans chaque assiette.
Le menu dégustation « Méditerranée Suspendue » (1200 MAD) est une œuvre d’art comestible en sept actes :
- Amuse-bouche : Cannolo sicilien revisité — coque croustillante au sésame noir, farcie d’une crème de ricotta de bufflonne, miel d’eucalyptus de l’Atlas, et une poudre de piment doux de Marrakech.
- Entrée froide : Carpaccio de thon rouge de Dakhla, mariné 24h au yuzu et à la verveine marocaine, servi avec une gelée de grenade et des copeaux de bottarga de Safi.
- Entrée chaude : Risotto mantecato à l’encre de seiche, avec artichauts violets de Rabat et émulsion de safran de Taliouine.
- Plat de résistance : Agnello al latte (agneau laitonné cuit 18h à basse température), accompagné d’une polenta crémeuse au fromage d’Ifrane et d’une réduction de vin de Figuig aux dattes séchées.
- Interlude salé-sucri : Sorbet au citron de Menton et feuille de verveine fraîche.
- Dessert : Tiramisu de Casablanca — biscuit imbibé de thé à la menthe et café torréfié local, crème mascarpone aux amandes de Taza, cacao cru de Souss.
- Mignardises : Financiers à la fleur d’oranger, olives confites au chocolat noir 72%, et pastilla miniature au lait d’amande et cannelle.
Tous les produits sont sourcés localement, dans un rayon de 200 km maximum, auprès de coopératives engagées dans l’agriculture biologique ou raisonnée. L’huile d’olive extra vierge provient du domaine Zouitina près de Fès ; le pain est pétri chaque matin dans un four à bois installé dans la cour intérieure ; même les glaces sont fabriquées in situ, sans stabilisants.
Le menu à la carte (à partir de 280 MAD pour une entrée, 420 MAD pour un plat) propose des classiques réinterprétés avec audace :
- Spaghetti alla chitarra aux palourdes, estragon frais et piment d’Espelette
- Burrata di Andria avec tomates cœur de bœuf confites, basilic sacré et huile de noix de cajou torréfiée
- Osso buco alla milanese servi sur un mkhaznia (riz aux épices douces et amandes) revisité
- Panna cotta à la fleur de sureau, coulis de framboises de l’Atlas et sablé au sésame noir
La carte des vins, dirigée par une sommelière diplômée de l’INAO, met en lumière des domaines italiens méconnus (Sardaigne, Frioul, Basilicate) mais aussi une sélection pointue de vignerons marocains — Château Roslane, Volubilia, Boulaouane — dont les blancs secs et les rouges épicés se marient à merveille avec les plats.
Une ambiance chaleureuse, jamais prétentieuse
Malgré l’excellence technique, Les Terrasses Dar El Kaid refuse la froideur souvent associée aux tables étoilées. Ici, pas de chemises amidonnées ni de silences religieux. Le service est précis, certes, mais empreint d’une chaleur humaine typiquement marocaine. Les serveurs — tous formés en interne pendant six mois — connaissent non seulement chaque ingrédient, mais aussi l’histoire du plat, l’inspiration du chef, et savent s’adapter à l’humeur des convives.
Le jeudi et le samedi soir, un pianiste joue en live — pas du jazz feutré, mais des mélodies méditerranéennes revisitées : ‘O Sole Mio en version bossa nova, Bamia d’Oum Kalthoum orchestrée au piano à queue, Con te partirò mêlé à des rythmes andalous. La musique est là pour envelopper, jamais pour couvrir la conversation.
Et parce que Casablanca est une ville qui ne dort jamais, le restaurant propose, à partir de 21h30, une soirée “Terrazza Notturna” :
- Cocktails signature à base de gin local (Ammunition Gin), d’hydrolats de roses de Kelaat M’Gouna, et de jus pressés à froid
- Petites assiettes cicchetti à partager (arancini au zaatar, focaccia aux olives noires de Berkane, mozzarella en feuille de figuier)
- Ambiance tamisée, bougies flottant dans des bassins d’eau, et vue imprenable sur la ville illuminée comme un tapis d’étoiles terrestres
Un lieu engagé, ancré dans son écosystème
Au-delà de l’expérience gastronomique, Les Terrasses Dar El Kaid incarne une vision responsable.
- 100 % de l’électricité provient de panneaux solaires installés sur le toit.
- Les eaux grises irriguent le jardin vertical de romarin, de thym et de capucines.
- Les déchets organiques sont compostés et offerts aux maraîchers de Sidi Moumen.
- Une partie des bénéfices finance des ateliers de cuisine pour jeunes femmes issues de quartiers populaires, en partenariat avec l’association Al Amal.
Le restaurant est aussi un lieu de vie culturelle : chaque mois, il accueille des lectures publiques (poésie italo-marocaine), des expositions d’art contemporain, ou des masterclasses de pâtisserie avec des chefs invités de Rome, Barcelone ou Beyrouth.
💡 Conseil : Réservez la table 7 sur la Terrasse du Couchant — celle qui offre la meilleure vue sur la Mosquée Hassan II. Et demandez le digestif de la maison : une eau-de-vie d’agrumes de Tanger vieillie en fût de chêne, servie dans un verre en verre soufflé de Safi.
En conclusion : un morceau de ciel, à Casablanca
Les Terrasses Dar El Kaid ne se résume pas à un repas. C’est un moment suspendu. Une parenthèse où le temps ralentit, où les sens s’éveillent, où l’on se souvient que manger, c’est aussi rêver, partager, appartenir.
Dans une ville souvent décrite comme « trop moderne », « trop pressée », ce lieu prouve que Casablanca sait aussi murmurer, accueillir, sublimer. Il raconte une autre histoire de la ville — celle des riads oubliés, des savoir-faire transmis, des rencontres entre cultures. Il dit que la Médina n’est pas seulement un lieu de commerce, mais aussi un lieu d’âme.
Et quand, à la fin du repas, on lève les yeux vers le ciel — étoilé, immense, infini —, on comprend pourquoi le chef Matteo Ricciardi a choisi ce lieu, ce nom, cette mission :
« Dar El Kaid n’est pas mon restaurant. C’est ma lettre d’amour à Casablanca. »
Et quelle belle lettre… Écrite en lumière, en saveurs, en terrasses ouvertes au vent marin.
Bon appétit, buon appetito, bssa7a.
Et surtout : prenez le temps de regarder. La ville, en contrebas, vous attend.